Peu de Français le connaissent et pourtant sa popularité dans certains pays dépassent de loin celle de nos meilleurs joueurs de foot… cet homme, de son vrai nom Hippolyte Léon Denizard Rivail, est le père du spiritisme, doctrine et pratique permettant de contacter les Esprits (les défunts, mais pas que).
Voici son histoire et l’essentiel de son œuvre, racontés par mon ami Sibélius et moi-même. Un voyage au cœur d’un pilier fondamental de l’éveil spirituel : la compréhension de ce qu’il se passe lorsque l’âme se désincarne et que la vie continue, sous une autre forme, plus subtile, mais tout aussi imparfaite.
1. De Léon Denizard à Allan Kardec

Né à Lyon en 1804 sous le nom d’Hippolyte Léon Denizard Rivail, ce pédagogue issu de la tradition rationaliste française n’avait à la base rien d’un mystique. Disciple du grand éducateur suisse Johann Heinrich Pestalozzi, il enseigne la grammaire, les mathématiques et la physique, et publie plusieurs manuels scolaires réputés pour leur rigueur et leur clarté.
Mais au milieu du XIXᵉ siècle, l’Europe s’enflamme pour une curiosité venue d’Angleterre et des États-Unis : le spiritualisme, popularisé par les fameuses et spectaculaires tables tournantes et les esprits frappeurs censés communiquer avec les morts. Ce phénomène mondain attire les salons, les savants et les curieux.
Léon Rivail, doté d’un esprit méthodique, s’y intéresse par goût de la recherche, par envie de comprendre, et non par superstition. Il rejoint alors quelques cercles spirites et note à ce sujet : « Tout effet a une cause, tout effet intelligent a une cause intelligente. « , « S’il y a intelligence dans ces réponses, il faut comprendre la cause ». Et c’est ainsi que débute son enquête sur les Esprits.

Un soir, au cours d’une séance de communication dans un cercle spirite, un esprit s’adresse soudain à Léon Denisard : « Nous nous connaissons, lui dit-il. Nous étions amis du temps des druides, dans l’ancienne Gaule, et tu t’appelais Allan Kardec. »
Cette révélation le marque profondément. Craignant que ses travaux n’entachent sa réputation d’éducateur laïque, il décide de publier ses futures recherches sous ce pseudonyme. Ainsi naît Allan Kardec le savant rationnel devenu explorateur du monde invisible, et bientôt père mondial du spiritisme.
2. Comment se déroule une séance DE SPIRITISME au xIXème siècle ?

La séance avait lieu souvent dans un salon privé ou une « chambre spirite ». Les participants formaient un cercle autour d’un objet central : table pour la « table tournante », planchette pour l’écriture, ardoises pour l’écriture automatique, ou tout simplement papier et crayon pour les messages. Kardec insiste sur l’importance d’un local calme, d’un petit nombre de personnes réunies en confiance et d’un esprit sérieux.
Nous ajoutons : « et sans avoir peur ». En effet, la fréquence vibratoire de cette émotion est particulièrement basse et attire à elle des esprits peu reluisants, issus de ce que certains nomment « le bas astral ». C’est pour cela qu’il est très fortement déconseillé de pratiquer le Ouija ou de tenter une quelconque connexion « pour rire » ou « pour se faire peur », entre amis ou connaissances, le soir à la lueur d’une bougie. Nous en avertissons ici les lecteurs. En revanche, lorsque les participants sont expérimentés, sereins et en confiance, et que la séance est cadrée par une certaine protection, l’échange avec des esprits intéressants peut s’avérer des plus qualitatifs.
Le déroulement d’une séance se présente ainsi :
- Accueil et silence : invocation polie, prières ou invocation morale pour mettre la séance sous une bonne influence. Certains médiums contemporains parlent d’une « protection » préalable à tout échange.
- Passes et concentration : parfois on pratique des « passes » (des mouvements de la main, lents, effectués au-dessus d’une personne sans la toucher pour équilibrer les flux ou transmettre de l’énergie) ou on joint les mains sur la table pour concentrer l’« influx » (énergie magnétique) permettant aux manifestations de se produire.
- Évocation / appel : on invite les esprits à se manifester — toujours par des questions précises. Kardec préconise une liste de questions préparées à l’avance pour tester la véracité et la cohérence des réponses. Il recommande de poser d’abord des questions simples et vérifiables. Ex : Mme Untel porte-t-elle un chapeau noir en ce moment ? M. Machin a-t-il trois enfants ?
- Manifestations possibles : frappes sur la table (rappings), mouvement de la table (table tournante), écriture sur ardoises ou papier (écriture automatique/psychographie), voix audibles par le médium uniquement ou directes, par tous les participants. Les réponses sont notées immédiatement.
- Contrôle et vérification : on cherche à déceler la supercherie (observer si le médium a les mains libres, répéter l’épreuve, poser des questions inconnues des participants). Kardec insiste sur l’esprit critique et la vérification expérimentale. C’est grâce à cette démarche rigoureuse qu’il conclut que des esprits bien réels communiquent avec les vivants incarnés.
- Clôture : remerciements, prière ou acte moral pour terminer la séance en bonne forme.
3. La rédaction du Livre des Esprits
C’est ainsi que vers 1856, plusieurs groupes de spirites parisiens se retrouvent submergés par des cahiers entiers de communications médiumniques. Les messages, souvent contradictoires ou désordonnés, forment une mosaïque confuse où se mêlent prières, descriptions de l’au-delà et principes moraux.
Conscients de ses talents d’écrivain, d’organisateur et de son attrait pour le sujet, ces spirites demandent à Rivail de mettre un peu d’ordre dans cet océan de notes. Il accepte, mais aborde la tâche comme un scientifique : il compare les textes, écarte les redondances, confronte les réponses venues de différents médiums, et ne retient que ce qui semble cohérent et logique.

De ce patient travail de compilation et de vérification naît, en 1857, Le Livre des Esprits, véritable pierre angulaire du mouvement spirite et la naissance du spiritisme, avec ses codes et ses pratiques, plus cadré que le spiritualisme anglo-saxon, et étudié par Allan Kardec dans une démarque scientifique rigoureuse. L’ouvrage est structuré sous la forme de plus d’un millier de questions-réponses, abordant la nature de Dieu, la destinée de l’âme, la vie dans l’au-delà, la morale, et surtout la loi de réincarnation. Publié anonymement d’abord, puis signé du nom révélé en séance, Allan Kardec, le livre connaît un succès immédiat et inaugure une nouvelle philosophie spirituelle fondée sur l’observation et la raison.
Voici les principaux thèmes abordés dans le Livre des Esprits (recensés sur Wikipédia) :
- Dieu est éternel, immuable, immatériel, unique, tout-puissant, souverainement juste et bon. Il a créé l’univers qui comprend tous les êtres animés et inanimés, matériels et immatériels.
- Les êtres matériels constituent le monde visible ou corporel, et les êtres immatériels le monde invisible ou spirite, c’est-à-dire des Esprits.
- Le monde spirite est le monde normal, primitif, éternel, préexistant et survivant à tout.
- Le monde corporel n’est que secondaire ; il pourrait cesser d’exister, ou n’avoir jamais existé, sans altérer l’essence du monde spirite.
- Les Esprits revêtent temporairement une enveloppe matérielle périssable, dont la destruction, par la mort les rend à la liberté. Note : c’est le principe de l’incarnation (lorsque l’âme rejoint le corps physique) et de la désincarnation (lorsque l’âme le quitte et qu’il reste une enveloppe inanimée qui ne tarde pas à se décomposer, ce qu’on appelle la mort). Les EMI / NDE confortent ce principe énoncé par Kardec dès 1857.
- Parmi les différentes espèces d’êtres corporels, Dieu a choisi l’espèce humaine pour l’incarnation des Esprits arrivés à un certain degré de développement, c’est ce qui lui donne la supériorité morale et intellectuelle sur les autres.
- L’âme est un Esprit incarné dont le corps n’est que l’enveloppe.
- En quittant le corps, l’âme rentre dans le monde des Esprits d’où elle était sortie, pour reprendre une nouvelle existence matérielle après un laps de temps plus ou moins long pendant lequel elle est à l’état d’Esprit errant. La notion de temps étant différente entre les mondes subtils et notre monde matériel, l’errance peut ne durer qu’une fraction de seconde à l’échelle du défunt.
- L’Esprit devant passer par plusieurs incarnations, il en résulte que nous avons tous eu plusieurs existences, et que nous en aurons encore d’autres plus ou moins perfectionnées, soit sur cette terre, soit dans d’autres mondes. Cette affirmation est corroborée par les personnes qui se souviennent de leurs vies antérieures (et en apportent les preuves).
- Les différentes existences corporelles de l’Esprit sont toujours progressives et jamais rétrogrades ; mais la rapidité du progrès dépend des efforts que nous faisons pour arriver à la perfection.
- Les qualités de l’âme sont celles de l’Esprit qui est incarné en nous ; ainsi l’homme de bien est l’incarnation du bon Esprit, et l’homme pervers celle d’un Esprit impur. Cette affirmation est remise en question par certaines canalisations : le « contrat de vie » pourrait comprendre une volonté de faire le mal pour progresser et en faire progresser d’autres. Mavosa est sceptique sur ce point.
- Les Esprits incarnés habitent les différents globes de l’univers.
- Les Esprits non incarnés ou errants n’occupent point une région déterminée et circonscrite ; ils sont partout dans l’espace et à nos côtés, nous voyant et nous coudoyant sans cesse ; c’est toute une population invisible qui s’agite autour de nous. Mais ils sont la plupart du temps dans l’incapacité énergétique d’entrer en contact direct avec les incarnés.
- Les relations des Esprits avec les hommes sont constantes. Les bons Esprits nous sollicitent au bien, nous soutiennent dans les épreuves de la vie, et nous aident à les supporter avec courage et résignation ; les mauvais nous sollicitent au mal : c’est pour eux une jouissance de nous voir succomber et de nous assimiler à eux.
- La morale des Esprits supérieurs se résume comme celle de Jésus en cette maxime évangélique : Agir envers les autres comme nous voudrions que les autres agissent envers nous-mêmes ; c’est-à-dire faire le bien et ne point faire le mal. L’homme trouve dans ce principe la règle universelle de conduite pour ses moindres actions.
4. La réincarnation, au cœur de la doctrine

Au centre de la pensée kardéciste se trouve une idée révolutionnaire pour l’époque, le milieu du XIXème siècle : l’âme se réincarne (alors que l’hindouisme, le bouddhisme, le jainisme, le sikhisme, ou même Platon sont au courant depuis des siècles, mais le christianisme a tout mis en œuvre pour que cette idée soit écartée). Selon Kardec, la mort n’est qu’une étape, un passage vers une autre existence, dans laquelle l’esprit poursuit son perfectionnement moral et intellectuel. Chaque vie est une école, chaque épreuve une leçon.
L’homme, écrit-il, n’est pas condamné à errer éternellement sur Terre : il peut renaître dans d’autres sphères, ce que nous appellerions aujourd’hui d’autres planètes ou d’autres mondes. Le cosmos tout entier devient alors un champ d’expérience spirituelle pour la Conscience. En cela, Kardec contredit frontalement l’Église, pour qui l’humanité et la vie sont centrées sur la Terre, vision étriquée mais ô combien essentielle pour contrôler les humains par le dogme de la peur : « Si tu n’est pas un bon chrétien, tu finiras en enfer ! ».
Ce principe de renaissance et de progression continue est magnifiquement résumé dans un poème souvent cité par les spirites :
LA RÉINCARNATION
Naître, mourir, renaître et progresser sans cesse
Telle est la grande loi qu’il nous faut tous subir,
Nul n’y peut transgresser, la suprême sagesse
Ne nous fit naître un jour que pour bientôt mourir.
Il faudra revenir en ce lieu de misère
Expier nos erreurs, en supporter le poids ;
Car dans un corps nouveau tiré de la matière
L’Esprit doit réparer ses méfaits d’autrefois.
La terre n’est pour nous qu’un enfer de passage ;
Où nous devons lutter et travailler toujours ;
Vaincre nos passions chaque jour davantage,
Pour gagner pas à pas les célestes séjours.
Nous sommes bien des fois venus sur cette terre ;
Nous y viendrons encor progresser et souffrir ;
Ainsi le veut le sort ; en fouillant ce mystère,
De nos mauvais penchants sachons nous affranchir.
Non, Dieu n’a pas voulu qu’une seule existence
Décidât l’avenir de l’Esprit immortel ;
Il lui donne le temps, l’espoir et la souffrance,
Pour conquérir un jour le bonheur éternel.
Plus notre tâche est dure, amis, en ce bas Monde
Plus il la faut remplir avec un soin jaloux.
Si nous voulons goûter cette ivresse profonde
De la quitter bientôt pour des Mondes plus doux.
Ce poème illustre parfaitement la conviction centrale du spiritisme : l’immortalité de l’âme et son perfectionnement par l’expérience. Loin d’un dogme figé, Kardec y voyait une loi de la nature spirituelle.
5- Autodafé du livre en Espagne, et succès planétaire
Le succès du Livre des Esprits dépasse rapidement les frontières françaises, suscitant enthousiasme et résistance. En 1861, à Barcelone, les autorités ecclésiastiques réagissent brutalement : trois-cents exemplaires des ouvrages de Kardec, saisis par la douane, sont brûlés publiquement sur le parvis de l’église Saint-Jacques, sur ordre de l’évêque local.
Cette tentative d’étouffer le mouvement provoque un scandale européen. La presse, outrée, dénonce ce qu’elle appelle un « retour à l’Inquisition ». Ironie du sort : cet autodafé, voulu pour effacer Kardec, le rend célèbre. Les ventes s’envolent, les cercles spirites se multiplient, un effet Streisand avant l’heure.
En 1862, les spirites lyonnais revendiquent 30 000 adeptes spirites, et Allan Kardec donne des conférences dans des salles combles. La Revue spirite prend parti pour le vote des femmes, l’abolition de l’esclavage, l’abolition de la peine de mort, l’internationalisme et le pacifisme.
6- L’héritage d’allan kardec
Allan Kardec succombe d’un anévrisme à Paris le 31 mars 1869, laissant une œuvre structurée, codifiée, et un réseau d’adeptes fervents. A sa mort, il a convaincu plus de 500 000 personnes regroupées autour du spiritisme en France, avec des ramifications partout dans le monde.

Si la France rationaliste s’est peu à peu détournée du spiritisme, le nom de Kardec a continué sa route jusqu’au Brésil, où il est devenu le fondateur spirituel d’un mouvement religieux reconnu par l’État. Représenté par plus de 6 millions de membres et 20 millions de sympathisants au début des années 2000, le spiritisme est officiellement reconnu au Brésil comme une religion. De ce fait, les œuvres sociales spirites ont le droit d’être reconnues d’utilité publique et on compte un grand nombre de crèches, d’orphelinats, d’écoles professionnelles, de bibliothèques, de cliniques, d’hôpitaux, de dispensaires, de maisons de retraites et de cabinets de médiums qui jouissent d’une légitimité et d’une légalité. Sur le terrain, le mouvement s’appuie sur près de 10 000 centres dont les plus importants accueilleraient près de 6 000 personnes par jour.
Le médium Chico Xavier (1910–2002), figure immense de la culture brésilienne, se réclamait directement de lui. Auteur de plus de 450 livres “psychographiés”, il affirmait recevoir ses textes d’esprits guides et reversait ses droits d’auteur à des œuvres caritatives. Grâce à lui, des millions de Brésiliens ont découvert Kardec et sa philosophie de la vie éternelle.
Aujourd’hui encore, dans les centres spirites d’Amérique latine (Argentine, Mexique, Cuba et Brésil), le portrait d’Allan Kardec trône souvent entre celui de Jésus et celui de Chico Xavier. Paradoxe français : celui que l’on voulait réduire au rang de curiosité ésotérique demeure, un siècle et demi plus tard, l’un des auteurs français les plus lus au monde.
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